L’ENTRETIEN dans les enquêtes de psychologie sociale
par Marc Alain Descamps
I-
DEFINITION
De même qu’un questionnaire n’est pas une liste de questions
en désordre, un entretien psychologique n’est pas un simple enregistrement au
magnétophone ou une conversation banale.
L’entretien dans l’enquête de psychologie sociale est une
technique scientifique de recueil des données réalisée par un échange verbal
entre un professionnel et une source de renseignements.
Il n’est pas :
1) une CONVERSATION ordinaire où l’on bavarde, échange des
potins,
mais une technique scientifique habilement menée avec des
statuts bien définis (enquêteur et source(s) de renseignements).
2) une DISCUSSION où l’on échange des arguments et où chacun
veut avoir raison.
3) un INTERVIEW fait par un journaliste de la presse écrite
ou parlée. Réalisé en vue d’un public, l’interview est toujours spectaculaire ;
il cherche à accrocher l’intérêt et reste superficiel. C’est toujours une lutte
: si l’interviewé est puissant, ou a des questions de complaisance, sinon le
journaliste interviewer cherche à mettre l’autre en difficulté, à
l’embarrasser, à s’amuser, à se faire valoir, à ses dépens, et surtout à parler
plus longtemps que lui.
4) un INTERROGATOIRE où quelqu’un qui détient une autorité
(policier, psychiatre...) vous bombarde de questions pour vous arracher un
secret. C’est pourtant ce que font instinctivement trop d’étudiants en
psychologie.
5) une CONFESSION où le confesseur fait avouer, juge, punit
et absout selon un code religieux, même si l’aveu a une fonction de
soulagement.
6) un DISCOURS ou monologue de l’un qui par sa volonté de
puissance fait taire l’autre.
7) Parmi les nombreuses variantes de l’entretien
(thérapeutique, d’aide, de conseil, sexologique, conjugal, d’orientation, d’embauche,
clinique, scolaire, de motivation...) nous ne traitons que de l’entretien
d’enquête de psychologie sociale. La grande différence c’est qu’alors c’est
l’enquêteur qui est le demandeur et le sujet qui rend service.
II- CATEGORIES
Il ne faut pas confondre un entretien non-directif, un
entretien clinique et un entretien profond.
1) technique. ex : comment mieux faire circuler
l’information dans une organisation ? ou Etes-vous content de votre machine à
laver ?
2) clinique. L’entretien clinique porte sur la vie
personnelle du sujet : problèmes de famille, rapports de couple, sexualité,
échecs, délinquance, ses fantasmes, ses idéaux et ses valeurs...
3) thérapeutique. Il se réalise selon une méthode précise
qui va de la relation d’aide rogérienne à une psychanalyse en passant par la
psychothérapie de soutien. Cette méthode n’est acquise qu’après une formation
longue reconnue comme satisfaisante par
le didacticien.
1) directif. Un certain nombre de thèmes sont
obligatoires (3, 6, 12...).
On utilise alors un guide d’entretien, plus ou moins
détaillé et qui peut être construit en arbre (avec rubriques et
sous-rubriques). A la limite un guide d’entretien directif très détaillé ne se
distingue plus d’un questionnaire formé de questions ouvertes.
2) semi-directif ou structuré. Quelques thèmes sont
prévus, l’ordre des thèmes est libre. L’enquêteur ramène au thème central par
des questions du type : que voulez-vous dire par... ? Pouvez-vous m’en parler
davantage ? Je ne comprends pas très bien, pouvez-vous m’expliquer ?
3) non-directif ou amorphe. Il n’y a qu’une seule
consigne de départ ‘‘Parlez-moi de...’’. Puis l’enquêteur utilise diverses
techniques de relance selon sa formation : soit les plus neutres (oui, hum, hum) [attention,
les hums! stéréotypés sont trop connus et bloquent beaucoup de sujets]
- ou bien courtes (je vois, c’est cela, mais encore, et
puis, et après, ensuite...)
- ou il répète les derniers mots de la phrase
- ou il fait de la reformulation compréhensive rogérienne
[attention, c’est une technique difficile à laquelle il faut avoir été formé].
Non directif veut dire que le sujet garde l’initiative
et non que l’enquêteur par une totale absence d’intervention
renonce à son but.
4) en entonnoir ou en tunnel. On utilise les trois
techniques à la suite.
D’abord un entretien non-directif de 20 minutes puis si tous
les thèmes n’ont pas été abordés, on présente les uns après les autres les
thèmes restants, et enfin on peut terminer par une liste de questions précises
(ouvertes, fermées ou d’identification).
1) SUPERFICIEL. Le sujet fournit des réponses toutes faites,
des clichés,
des stéréotypes, des conventions. Il répète les normes de
son groupe ou décrit un état idéal.
2) BIAISE. Le sujet réagit à l’enquêteur et non au thème.
Soit il s’oppose systématiquement à l’enquêteur dans ses
réponses,
cherchant à contredire ce qu’il pense être ses positions,
ou au contraire il cherche à lui faire plaisir et abonde dans
son sens.
(Ce qui est le danger le plus fréquent)
Ceci se réalise particulièrement lorsque l’enquêteur a un
double statut
L’entretien peut être aussi biaisé par le lieu (bureau du
directeur, salle de café...),
le temps (durée trop courte) etc.
3) PROFOND. Le sujet parle de choses cachées, ou qu’il se
cache,
il dit la vérité même si elle est pénible ou désagréable,
1) par MAGNETOPHONE. Un des mythes est qu’un enregistrement
2) la PRISE DE NOTES face au sujet est possible et valable.
Les étudiants en ont,
en principe, une bonne formation avec les cours magistraux.
3) l’ECOUTE MEMORISEE. Avec les sujets les plus bloqués ou
sur
Tous les récits de psychanalyses fournis par Freud ont été réalisés
par cette méthode.
E. Selon le NOMBRE
1) INDIVIDUEL. L’entretien est en relation duelle, selon les
cas le plus fréquent.
2) COLLECTIF, ou entretien de groupe.
a) avantages. L’entretien
peut être fait avec deux sujets qui se stimulent, s’encouragent et parlent
plus. L’entretien de groupe peut aller de 2 à 12 sujets.
Il apparaît plus fiable, car les sujets se corrigent les uns
les autres
b) inconvénients.
L’entretien de groupe, qui peut être très profitable,
Sinon un leader domine (exclure les supérieurs hiérarchiques
bavards),
plusieurs leaders se disputent ou se renvoient la balle,
un sujet, qui refuse de s’engager, interrompt sans cesse et
bloque tout,
les timides inhibés
se taisent, la discussion se passionne, dévie
et sort du sujet, etc.
c) remèdes. L’enquêteur,
qui veut utiliser la technique de l’entretien
Il lui faudra barrer
les leaders, faire taire les bavards, encourager les timides,
III- LES TECHNIQUES
‘‘Je fais une recherche sur... Cette recherche est d’ordre
uniquement scientifique.
(Je la fais à l’occasion
d’un mémoire universitaire, ou d’une thèse,
sans aucun but commercial et je ne viens rien vous vendre).
Elle est strictement anonyme, le respect du secret des
entretiens vous est garanti.
Pouvez-vous me parler de...?
Vous pouvez me dire tout ce qui vous passera par la tête,
vous exprimer librement,
il n’y a pas de bonne ou de mauvaise réponse, c’est votre avis
qui nous intéresse’’.
Les consignes de ce type doivent être écrites
‘‘Parlez de votre quartier – de votre rue - de la vie ici -
de votre vie ici, etc.’’
Aux demandes d’explications il faut répondre en répétant la
même
B. ATTITUDE DE L’ENQUETEUR
Il doit inspirer confiance et établir une relation de
confiance.
Pour cela :
1) ECOUTE et INTERET. L’enquêteur doit être passionné par ce
que dit le sujet.
Il ne doit jamais bailler ou se laisser distraire par les
éléments extérieurs.
Mais il veillera à ce que d’autres personnes
2) PAS de CURIOSITE. Il ne doit pas faire preuve cependant
d’avidité
3) NE PAS JUGER. Ne pas cataloguer, étiqueter
Ne jamais juger, désapprouver la personne ou la mépriser.
Il doit faire preuve d’une acceptation positive inconditionnelle.
C. LES ETAPES D’UN ENTRETIEN
Le plus souvent un entretien passe par ces différentes
étapes :
1) LA COMPREHENSION et L’ACCORD. Ils portent sur le thème et
sur la forme.
Le sujet se fait préciser le thème et propose une attitude
passive en disant
‘‘Posez-moi des questions, je vous répondrai’’.
L’enquêteur doit savoir accepter des moments de silence, répéter
la consigne et attendre.
Il donne ainsi au sujet l’initiative, et encourage sa spontanéité.
Tout
entretien est une lutte entre l’enquêteur qui veut la
vérité et l’enquêté qui veut faire
plaisir. L’essentiel pour l’enquêteur est de
cacher son avis et de ne rien suggérer.
2) La FACADE. Le sujet commence par les phrases toutes faites,
Puis vient l’exposé des normes, de l’idéal, des principes,
3) L’ANGOISSE. Il a l’impression d’avoir tout dit.
4) Les
CONFIDENCES. Puis il parle des exceptions, de la réalité
5) La REDONDANCE.
Il se répète, tourne en rond, redit les mêmes
6) L’ENTRETIEN
d’AIDE. Il peut arriver, si l’entretien d’enquête
Déontologiquement, il faut être conscient qu’un profond